
Par Julie Barlow
Simon Hall, professeur d’écriture à l’Université de Cambridge, en Angleterre, a lancé un défi à sa classe de 25 étudiants : repérer, parmi des articles composés par des robots, celui qui avait été écrit par un être humain. « Il s’agissait de textes courts et anonymes sur l’IA rédigés par Google Gemini, ChatGPT et moi-même », explique-t-il. Le résultat l’a surpris.
« Tous les étudiants ont reconnu mon article sans hésitation », souligne-t-il d’entrée de jeu. Cette expérience l’a amené à réfléchir sur les qualités de l’écriture humaine, qu’il estime très supérieures à celles des robots. Dans un article paru dans le magazine britannique Management Today1, le professeur explique pourquoi les humains composeront toujours de meilleurs textes.
« Malgré leurs capacités impressionnantes, les robots conversationnels ne peuvent pas saisir les nuances profondes du caractère humain. L’écriture générée par l’IA est superficielle et très impersonnelle », affirme cet ancien correspondant de presse de la BBC et auteur de huit romans à suspense.
Les limites de l’IA générative
Plus de deux ans après le lancement de ChatGPT par OpenAI, il est bien difficile d’ignorer les promesses de cette technologie : gains d’efficacité, réduction des coûts, hausse de la productivité, etc. Pourtant, Simon Hall, qui dirige aussi sa propre boîte de communication, Creative Warehouse, juge que cette technologie connaît de sérieuses limites sur le plan de la communication. Et il n’est pas le seul.
Lors d’une conférence sur l’IA générative tenue à Toronto en 2024, des dirigeants d’entreprises canadiennes ont présenté des conclusions assez similaires quant à son efficacité comme outil de communication. Certes, l’IA générative est excellente pour accomplir certaines tâches administratives internes, telles que l’intégration de nouveaux employés, la production de contrats de travail ou la rédaction de synthèses d’information. Elle peut aussi répondre correctement aux questions simples de la clientèle.
Toutefois, ces dirigeants soulignent également les limites de l’IA en communication. Incapable de résoudre des enjeux complexes, elle fournit souvent des informations peu fiables. « Nous savons tous que l’IA invente la réponse quand elle ne la trouve pas », note Simon Hall.
Sans éclat ni personnalité
Ce qui frappe le plus Simon Hall, c’est l’absence totale de personnalité de ChatGPT et des autres robots. « Ils sont très performants quand il s’agit d’organiser et de structurer l’information, mais ils ne savent pas communiquer de manière convaincante ni donner de la profondeur à un texte. Ils sont dépourvus de charisme », dit-il.
« Personne ne sait définir la créativité ou la conscience humaine, explique-t-il. Mais, à la lecture d’un texte, leur absence ou leur présence deviennent aussi évidentes que le nez au milieu du visage ! »
Simon Hall met en évidence une autre lacune majeure des machines : leur incapacité à donner une véritable voix à un texte. « Ce qui rend un écrit vraiment efficace sur le plan de la communication, ce n’est pas seulement l’accumulation de faits, mais la perspective unique de son auteur : sa compréhension des enjeux, sa vision de l’avenir, son vécu, ses croyances, son regard. C’est cette voix qui est fondamentalement crédible. »
Manifestement humain
Les professionnels de l’écriture sont rarement dupes de l’IA générative et reconnaissent assez facilement l’écriture « humaine ». Tony Stubblebine, PDG de Medium.com, une plateforme de médias sociaux qui a publié les écrits de plus d’un million de membres, a évalué des milliers de textes au cours de sa carrière. Parmi tous ceux qui lui sont soumis, il n’a aucune peine à repérer ceux qui ont été rédigés par un robot. « J’en ai assez vu pour savoir qu’un écrit authentique doit créer une connexion entre des personnes », dit-il.
À ses yeux, ce qui manque fondamentalement aux communications générées par l’IA, c’est une forme de sagesse, ce bagage de connaissances et d’expérience que les machines sont incapables de reproduire. « Une personne blogue parce qu’elle croit que sa sagesse peut profiter à d’autres. Le désir d’écrire, le besoin de communiquer ne disparaîtront pas, tout comme l’importance de l’information portée par l’expérience humaine », explique-t-il.
Tony Stubblebine estime que la fiabilité des informations transmises par l’IA générative s’améliore, mais qu’elle n’est pas encore garantie. « Et c’est sans compter le risque de catastrophe engendré par la répercussion d’une information fausse et dévastatrice. »
Un potentiel créateur
L’écriture générée par l’IA est-elle alors vouée à s’améliorer ? Peut-elle devenir convaincante, voire créative ? Le romancier montréalais Sean Michaels estime qu’on a tendance à sous-estimer le potentiel « créateur » de ChatGPT et des autres engins d’IA générative, en particulier sur le long terme.
Son dernier roman, Te souviens-tu de ta naissance ?, raconte l’histoire d’un poète célèbre embauché pour écrire un poème en collaboration avec un robot nommé Charlotte. Pour produire les vers et les répliques de ce « personnage » et mieux l’étoffer, Sean Michaels a employé une version primitive de l’IA générative. « J’ai dû travailler très fort pour formuler des centaines d’instructions afin de parvenir à quelques résultats intéressants qui m’ont parfois surpris », avoue-t-il.
Selon l’auteur, l’IA générative possède un réel potentiel en tant qu’outil d’expression. Mais, paradoxalement, les humains limitent ce potentiel. « Les premières IA génératives avaient la capacité d’imiter les humains, ce qui les rendait intéressantes. Malheureusement, les grandes entreprises d’IA essaient toutes de rendre leurs outils aussi fades, autoritaires et “fiables” que possible. Résultat : la version actuelle de ChatGPT, par exemple, s’exprime de manière insipide, comme des communiqués de presse », explique-t-il.
Ce choix le laisse perplexe. « Pourquoi se contenter d’utiliser les outils de la manière la plus insipide qui soit ? Si j’étais un homme d’affaires, je me demanderais comment enseigner aux outils d’IA à développer leur personnalité », dit-il.
Un outil de remue-méninges
« L’IA a tout de même son utilité en communication, affirme Simon Hall, en particulier lors de séances de remue-méninges. Je m’en sers pour générer des idées, pour établir des listes et des structures. Ça me fournit un point de départ que j’améliore par la suite, dit-il. J’ai récemment utilisé ChatGPT pour structurer une liste d’informations importantes sur l’utilisation de l’eau en cas de sécheresse à Cambridge. L’ébauche que j’en ai tirée m’a fait gagner beaucoup de temps. »
Selon le professeur, cet outil excelle lorsqu’il s’agit de collecter, trier et synthétiser des quantités massives d’informations, pour remplir des formulaires et d’autres tâches finalement simples. Cet usage de l’IA n’est qu’un point de départ. « J’utilise mes connaissances d’humain et ma créativité pour améliorer ce que la machine m’a fourni. »
Des dangers à long terme
L’IA générative signera-t-elle la fin de l’écriture humaine et des écrivains ? La question se pose. Il s’agit d’un scénario que les experts prennent au sérieux. « J’ai entendu parler de rédacteurs et d’écrivains qui ont été licenciés ou qui constatent qu’ils ont beaucoup moins de travail parce que leur entreprise mise désormais sur l’IA, dit Simon Hall. Beaucoup privilégient des solutions peu coûteuses et à court terme, sans réelle considération pour les conséquences. Ce n’est ni un choix avisé ni une approche responsable », affirme Simon Hall.
Pour Sean Michaels, l’essor trop rapide des robots rédacteurs ne mettra pas les écrivains au chômage, mais les empêchera toutefois de devenir de bons écrivains. Après la publication de son roman en 2023, il a reçu un appel d’un conseiller scientifique de la Maison-Blanche lui demandant quels défis l’IA générative posait pour l’avenir. « Selon moi, l’une des plus grandes menaces actuelles est de croire qu’il peut se substituer au fait d’apprendre à écrire. » Dans l’apprentissage de l’écriture, structurer ses idées est une étape importante qui peut se prolonger longtemps après l’école et tout au long d’une carrière. « Toute une génération de jeunes rédacteurs pourrait ne jamais devenir vraiment compétente », pense-t-il.
La valeur de l’humain
Pour sa part, Tony Stubblebine estime que le flot de contenus médiocres générés par l’IA valorise l’écriture humaine. Les textes publiés sur Medium.com, dit-il, sont maintenant lus par plus de 200 millions de personnes. « Pour notre plateforme, c’est formidable. À mesure que le reste du Web se dégrade, la valeur d’un contenu de haute qualité et bien structuré augmente. »
« Qui choisirait de regarder un match de hockey simulé par ordinateur alors qu’il peut voir évoluer de vrais joueurs ? lance Sean Michaels. Il en va de même pour l’écriture. Les gens ne voudront pas lire pour le plaisir des écrits purement générés par l’IA. L’écriture humaine s’imposera par le simple fait qu’elle est “réelle”. »
« Si vous voulez impressionner, convaincre, inspirer, rien ne vaut l’écriture humaine, affirme Simon Hall. Pour toucher votre public, vos écrits doivent avoir de la personnalité. » Heureusement, les experts s’accordent sur un point : le besoin d’écrire des mots authentiquement humains ne disparaîtra pas. Comme le résume Tony Stubblebine : « L’IA générative ne supprimera jamais le désir humain de lire ce que d’autres humains ont écrit. »
Note
- Hall, S., « Is AI elevating or undermining your communications? » (article en ligne), Management Today, 13 septembre 2024.